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Toile de Jouy : l'histoire du tissu qui racontait le XVIIIe siècle

il y a 3 jours
8 min de lecture

Bergères, pagodes, moulins à vent, temples en ruine : autant de scènes imprimées d'une seule couleur sur un fond de coton clair. La toile de Jouy est sans doute le tissu décoratif le plus reconnaissable au monde. Peu de gens savent pourtant que son histoire commence en Inde, traverse une interdiction de plus de soixante-dix ans et aboutit dans une petite manufacture aux portes de Versailles.


Toile de Jouy rouge Chinoiseries de 1780 par Pillement avec pagodes et personnages orientaux, manufacture Oberkampf
Chinoiseries, vers 1780. Dessin de Jean-Baptiste Pillement, manufacture Oberkampf, Jouy-en-Josas. The Art Institute of Chicago (domaine public).

Qu'est-ce que la toile de Jouy ?

On appelle toile de Jouy un tissu de coton ou de lin à fond clair, imprimé de scènes figuratives d'une seule couleur : rouge, bleu, sépia, vert ou noir. Son nom vient de Jouy-en-Josas, le village proche de Versailles où travaillait au XVIIIe siècle la plus célèbre manufacture de France. Contrairement à un simple motif floral, une toile de Jouy raconte une histoire : chaque rapport du dessin est une petite gravure, avec des personnages, des paysages et des architectures qui se répètent sur l'étoffe.


Tout commence en Inde

À la fin du XVIe siècle arrivent en Europe les toiles peintes, les cotons peints et imprimés de l'Inde. Les compagnies des Indes orientales hollandaise, anglaise et portugaise les importent par navires entiers. La France arrive la dernière : en 1664, le ministre Colbert fonde la Compagnie des Indes orientales.


Palampore indien du XVIIIe siècle en coton imprimé et peint avec arbre de vie
Palampore, Inde orientale, XVIIIe siècle. Coton imprimé et peint à la main. The Art Institute of Chicago (domaine public).

Le succès est immédiat. Ces cotons sont légers, colorés et faciles à laver, parfaits pour les vêtements mais aussi pour les rideaux, les tentures, les housses de sièges et les ciels de lit. Les marchands comprennent vite que le goût européen veut de l'exotisme adapté à ses intérieurs, et font réaliser en Inde des dessins pensés pour l'Europe, comme les grands palampores à l'arbre de vie.


En France, on appelle ces tissus des indiennes, et le mot désigne à la fois l'étoffe et les vêtements qui en sont faits. Molière en parle dans Le Bourgeois gentilhomme (1670) : Monsieur Jourdain se vante de sa robe de chambre d'indienne, car c'est ainsi que les gens de qualité s'habillent le matin. En 1648, à Marseille, un fabricant de cartes à jouer et un graveur ouvrent le premier atelier français de cotons imprimés. Les visites des ambassades du Siam, en 1684 et 1686, renforcent encore la mode.


L'interdiction de 1686 : porter des indiennes devient un délit

Les indiennes plaisent tant qu'elles menacent les productions traditionnelles françaises : la soie de Lyon, la laine, le drap. Les corporations réclament leur interdiction. Le 26 octobre 1686, le Conseil d'État interdit l'importation, la fabrication et même le port des cotons imprimés. Les machines sont saisies et détruites. Qui se promène vêtu d'indienne risque de se la faire arracher en pleine rue.


L'interdiction reste en vigueur plus de soixante-dix ans et n'est levée qu'en 1759. Entre-temps, le désir pour ces tissus défendus ne s'éteint pas : il grandit.


Oberkampf et la manufacture de Jouy-en-Josas

Dès la levée de l'interdiction entre en scène Christophe-Philippe Oberkampf, un jeune imprimeur allemand. En 1760, il ouvre son atelier à Jouy-en-Josas, au bord de la Bièvre, à quelques kilomètres de la cour de Versailles. Parti de trois ouvriers, il en emploiera plus de mille : la manufacture devient l'une des plus importantes d'Europe et reçoit en 1783 de Louis XVI le titre de Manufacture royale.


Les tissus portaient l'inscription « Manufacture de C.-P. Oberkampf et Compagnie à Jouy en Josas bon teint ». Bon teint était une garantie : les couleurs ne passeraient pas au lavage.


La vraie révolution est technique. En plus des traditionnelles planches de bois gravées à la main, Oberkampf adopte l'impression à la plaque de cuivre. Grandes, les plaques permettent des traits aussi fins que ceux d'une gravure sur papier. Ainsi naissent les grandes scènes monochromes que nous appelons encore toile de Jouy. Le dessinateur le plus célèbre de la manufacture est le peintre Jean-Baptiste Huet, qui en 1783 représenta sur tissu la fabrique elle-même, avec les ouvriers à chaque étape de la production.


Toile de Jouy Les Travaux de la Manufacture de Jean-Baptiste Huet avec les étapes de fabrication chez Oberkampf
Les Travaux de la Manufacture, 1783-1784. Dessin de Jean-Baptiste Huet, manufacture Oberkampf, impression à la plaque de cuivre. The Art Institute of Chicago (domaine public).

Lire une toile de Jouy : quatre dessins à la loupe

Une toile de Jouy se regarde comme on feuillette un livre illustré. Chaque dessin reflète les modes, les passions et même l'actualité de son époque.


1. Chinois et pagode : la Chine rêvée (après 1776)

Des personnages en habits orientaux mais aux visages européens se promènent parmi une végétation luxuriante et des architectures fantaisistes. Un vase de fleurs est aussi haut que le bâtiment voisin, et partout volent des oiseaux qui semblent sortis d'une porcelaine de Chine. C'est la Chine telle que l'Europe la rêvait, pas la Chine réelle. Les scènes s'inspirent de l'édition française du traité de William Chambers sur les édifices, les meubles et les costumes des Chinois, parue en 1776. Le rythme du dessin est presque musical : architectures et couples de personnages alternent avec régularité.


Toile de Jouy rouge à chinoiseries de 1780 avec pavillons, palmiers et personnages orientaux d'après Pillement
Panneau à chinoiseries, 1780, d'après des dessins de Jean-Baptiste Pillement gravés par Pierre-Charles Canot. France. The Art Institute of Chicago (domaine public).

Un autre dessin de la même époque, la Chinoiserie de 1780 conservée à Jouy, met en scène un mandarin porté en palanquin par deux serviteurs, parmi des toits en pagode ornés de clochettes, des jonques et des oiseaux exotiques. Le grand interprète de ce goût est Jean-Baptiste Pillement : ses dessins, traduits en gravures, ont habillé les toiles de toute l'Europe.


2. Le Tombeau de Jean-Jacques Rousseau : un tissu qui annonce une nouvelle (1778-1783)

Toile de Jouy rouge Le Tombeau de Jean-Jacques Rousseau avec la tombe sur l'île des Peupliers, moulin et temple
Le Tombeau de Jean-Jacques Rousseau, après 1778. Dessin attribué à Jean-Baptiste Huet d'après Jean-Michel Moreau le Jeune, manufacture Gorgerat Frères, Nantes. The Art Institute of Chicago (domaine public).

Entre une chaumière, un abreuvoir, un moulin à vent, un temple en ruine et une pagode apparaît le tombeau de Jean-Jacques Rousseau, mort en 1778. Il est représenté tel que l'avait fait construire le marquis de Girardin, sur un projet du peintre Hubert Robert, sur l'île des Peupliers de son parc.


Un détail le rend unique. Dans le dessin préparatoire de la version de Jouy, un simple petit pont occupait la place du tombeau. Le motif fut modifié après la mort du philosophe, pour honorer sa mémoire mais aussi pour documenter un fait d'actualité de la vie culturelle de l'époque : la toile de Jouy fonctionnait presque comme une chronique illustrée. Le thème eut un tel succès que d'autres manufactures l'imprimèrent aussi. À Nantes, il en existe des versions de Favre, Petitpierre et Cie et de Gorgerat Frères (celle de la photo), et une autre, d'une fabrique suisse, est conservée au Victoria & Albert Museum de Londres.


3. Les Camées : de Raphaël au coton imprimé (vers 1793)

Sous Louis XV, les collectionneurs se passionnent pour les camées et les pierres gravées à sujets mythologiques, et la marquise de Pompadour relance cette mode. On publie des catalogues illustrés, et à Paris la vente de la collection du duc d'Orléans fait sensation. Oberkampf a probablement pu la voir et s'en inspirer.


Le dessin Les Camées se compose de seize petits médaillons imitant des camées, avec des animaux et des figures néoclassiques sur un fond crème semé de fleurs et de feuillages. Selon l'historienne Josette Brédif, il a une origine italienne : les décors peints par Raphaël sur les pilastres des Loges du Vatican, diffusés dans toute l'Europe par les gravures du XVIIIe siècle. L'écho de Raphaël se retrouve jusque dans les Médaillons antiques que Huet dessina pour Jouy vers 1800, ouvertement « d'après Raphaël ».


Toile de Jouy Médaillons antiques de Huet avec médaillons mythologiques inspirés de Raphaël
Médaillons antiques, vers 1800. Dessin de Jean-Baptiste Huet d'après Raphaël, manufacture Oberkampf, Jouy-en-Josas. The Art Institute of Chicago (domaine public).

4. Les Oiseaux et les amours : la mythologie en quadrillage

Dans Les Oiseaux, de la fin du XVIIIe siècle, les camées sont disposés sur un fond de feuillages et d'oiseaux, qui donnent son nom au dessin. Dans les médaillons ronds apparaissent les Trois Grâces et Cupidon chevauchant un dauphin ; dans les plaques rectangulaires, des cavaliers et des scènes de sacrifice ; dans les losanges, Asclépios avec son bâton et son serpent, et une offrande à Minerve. Alignés à la verticale et à l'horizontale, les médaillons forment un treillage qui équilibre tout le dessin. Le goût pour les médaillons et les amours se prolongea au XIXe siècle, lorsque Jouy imprimait déjà au rouleau gravé.


Toile de Jouy rose Amorini et médaillons de Huet avec amours et médaillons néoclassiques
Amorini et médaillons, vers 1810. Dessin de Jean-Baptiste Huet, manufacture Oberkampf, impression au rouleau. The Art Institute of Chicago (domaine public).

Comment reconnaître une toile de Jouy

  • Une seule couleur sur fond clair (écru, crème, blanc) : rouge, bleu, sépia, vert ou noir.

  • Des scènes figuratives et pas seulement des fleurs : personnages, paysages, architectures, animaux.

  • Un trait de gravure, avec des lignes fines et des ombres en hachures, héritage de l'impression à la plaque de cuivre.

  • Un grand rapport : le dessin se répète tous les 70 à 100 cm, c'est pourquoi il s'exprime au mieux sur de grandes surfaces.


La toile de Jouy aujourd'hui : comment l'adopter chez soi

Plus de deux siècles plus tard, la toile de Jouy reste synonyme d'élégance à la française. Chez Il Mezzaro, elle revient en quelque sorte à ses origines : nos toiles de Jouy sont conçues en Italie et imprimées à la main en Inde sur coton 100 %, avec des blocs de bois gravés : la même technique du block print que les indiennes qui ont conquis la France. Voici quelques idées pour les utiliser.


Sur le canapé : le jeté de canapé toile de Jouy

Jeté de canapé toile de Jouy rouge Il Mezzaro sur un canapé dans un salon avec tomettes et géraniums
Mezzaro Toile de Jouy rouge utilisé en jeté de canapé.

Un grand tissu toile de Jouy transforme un canapé simple en pièce maîtresse. Le rouge s'accorde à merveille avec la terre cuite, le bois clair et les coussins en lin naturel. Découvrez le Mezzaro Toile de Jouy rouge.


À table : la nappe toile de Jouy

Nappe toile de Jouy bleue Il Mezzaro dressée avec assiettes blanches et fleurs
Mezzaro Toile de Jouy bleu utilisé comme nappe.

Le bleu avec des assiettes blanches, des verres en cristal et des fleurs des champs est un classique qui ne se trompe jamais. Pour une table ronde, il y a la nappe ronde toile de Jouy en bleu, rouge et vert ; pour une table rectangulaire, le Mezzaro Toile de Jouy bleu.


Dans la chambre : le couvre-lit toile de Jouy

Couvre-lit toile de Jouy Il Mezzaro sur un lit double dans une chambre lumineuse
Mezzaro Toile de Jouy utilisé comme couvre-lit.

Sur le lit, le motif se lit en entier et la chambre prend aussitôt un air de maison de campagne française. Associez-le à des draps blancs et à un plaid uni. Voir le Mezzaro Toile de Jouy.


Aux fenêtres : les rideaux toile de Jouy

Rideaux toile de Jouy verts en voile de coton Il Mezzaro dans un salon classique
Rideaux en voile de coton toile de Jouy vert.

En voile de coton léger, les rideaux filtrent la lumière et laissent deviner les scènes du dessin en transparence : parfaits dans une chambre ou un salon classique. Découvrez le rideau en coton toile de Jouy.


Une touche légère : les coussins toile de Jouy

Coussin toile de Jouy rouge Il Mezzaro sur un canapé blanc
Housse de coussin en coton toile de Jouy rouge, 42×42 cm.

Si vous ne voulez pas engager toute la pièce, commencez par deux coussins sur un canapé uni. Voir la housse de coussin toile de Jouy rouge.


  • Une seule pièce forte : choisissez un seul élément en toile et accompagnez-le d'unis de la même couleur, de fines rayures ou de carreaux vichy.

  • Accords de couleurs : le rouge avec le bois clair, le lin naturel et le cuivre ; le bleu avec le blanc, le gris perle et la céramique ; le vert avec l'osier, les fleurs fraîches et les tons sable.



Questions fréquentes sur la toile de Jouy

Pourquoi s'appelle-t-elle ainsi ?

Elle tire son nom de Jouy-en-Josas, près de Versailles, où travaillait à partir de 1760 la manufacture de Christophe-Philippe Oberkampf.

Quelle différence entre indienne et toile de Jouy ?

Les indiennes étaient les cotons imprimés d'origine ou d'inspiration indienne, souvent polychromes et fleuris. La toile de Jouy en est l'évolution française : généralement monochrome, avec de grandes scènes figuratives imprimées à la plaque de cuivre.

Quelles sont les couleurs classiques ?

Le rouge et le bleu sur fond clair sont les plus traditionnels, suivis du sépia, du vert et du noir.

Comment laver un tissu toile de Jouy en coton ?

Nos toiles de Jouy en coton se lavent en machine à l'eau froide ou à 30 degrés maximum, avec une lessive douce. Imprimées à la main, elles peuvent présenter de petites irrégularités, signe d'un produit artisanal.

Où voir des toiles de Jouy originales ?

Au Musée de la Toile de Jouy à Jouy-en-Josas, au Musée des Arts Décoratifs de Paris, au Musée de l'Impression sur Étoffes de Mulhouse, au Victoria & Albert Museum de Londres et à l'Art Institute of Chicago.


Sources : Mélanie Riffel, Sophie Rouart, Marc Walter, Toile de Jouy: Printed Textiles in the Classical French Style, Thames & Hudson ; Musée de la Toile de Jouy. Images historiques : The Art Institute of Chicago, œuvres du domaine public (CC0). Photos produits : Il Mezzaro.

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