Inde : la philosophie du tissage
Dernière mise à jour : il y a 4 jours
Si les objets pouvaient raconter l'histoire de leur apparition et de leur disparition, de leurs voyages à la surface de la terre, portés par le hasard, la nécessité et les passions humaines, ils révéleraient une trame captivante, capable de dévoiler des significations cachées dans le cours de l'histoire humaine.
Et si l'on racontait l'histoire enchanteresse qui lie depuis des millénaires l'Inde à la civilisation occidentale, on verrait apparaître toutes les ressemblances et les coïncidences qui révèlent les affinités des peuples eurasiens et de leurs cultures, et qui n'émergent qu'à certains moments de l'histoire.
Un art écrit en couleurs
L'Inde porte un rouet sur son drapeau, et le tissage est l'un de ses arts majeurs depuis la préhistoire. Depuis des millénaires, il se perpétue en transmettant ses messages symboliques de père en fils et de village en village, à travers l'originalité d'un motif, la vivacité d'un dessin et l'alchimie de la couleur. Les couleurs, disent les Indiens, produisent les modulations de l'âme : le rouge de l'héroïsme du Rajasthan, l'ocre du travail de la terre, le blanc du renoncement, le jaune de l'illumination et l'indigo des moussons forment l'arc-en-ciel de la civilisation. L'histoire du monde se raconte sur les tissus indiens, comme dans les mythes et les épopées.

Mythes et vestiges : le tissu comme mémoire
On raconte qu'un dieu araignée aurait tissé tout le coton de l'Inde en une immense toile, étendue au-delà de l'Himalaya pour capturer le dieu des envahisseurs indo-européens, les Aryens ; et qu'une reine vaincue, réduite en esclavage par le vainqueur, fut dénudée sur son ordre, mais que ses vêtements se multiplièrent, s'enroulant autour des colonnes de la salle jusqu'à étouffer le conquérant.
Lors des fouilles de Mohenjo-daro, l'une des grandes cités de la civilisation de l'Indus, des fragments de coton restés collés à un vase en argent ont révélé des techniques de teinture encore utilisées dans l'Inde d'aujourd'hui. Les empereurs romains connaissaient la très fine mousseline de coton, qu'ils appelaient « tissu des vents de l'Inde », et les monnaies romaines retrouvées lors des fouilles montrent que l'Occident désirait déjà les œuvres de ces maîtres artisans.
Un carrefour de cultures
Les Grecs, les Perses et les Mongols qui envahirent l'Inde au fil des millénaires y furent attirés par les richesses dont on parlait ; leur propre culture fut ensuite transformée et absorbée par le grand magma indien, où tout se dépose sans jamais disparaître. L'Inde accueille tout : peuples, religions, coutumes, techniques, et tout y survit en même temps. Tout est écrit dans ses tissus : le luxe des brocarts, le bruissement des soies et la légèreté du coton ont toujours fasciné l'Europe, mémoire tactile de ses propres racines culturelles.

De l'Empire britannique à Gandhi
En 1876, la reine Victoria fut proclamée impératrice des Indes. La richesse des textiles contribua à la révolution industrielle anglaise et fit de la Compagnie des Indes orientales un empire économique, porteur de nouvelles technologies. Le Mahatma Gandhi comprit l'importance du tissage, sur le plan philosophique comme politique : il exhorta chaque Indien à filer le coton chaque jour pour trouver le silence intérieur et à ne porter que ses propres tissus, en réponse au joug économique anglais qui avait étouffé cet art en Inde en fabriquant les tissus à la machine en Angleterre.
L'Inde et l'Italie
« L'Inde et l'Italie se ressemblent », écrit Jawaharlal Nehru dans son autobiographie de 1936 : « deux pays aux traditions anciennes... dans toute leur diversité, l'unité l'a toujours emporté, et l'idée d'Italie, comme celle d'Inde, n'a jamais disparu... il y a même une ressemblance dans leur position géographique sur les deux continents ».
Aujourd'hui, le grand couturier Capucci, magicien des couleurs et des formes, rêve avec les soieries et les couleurs de l'Inde, et les voyageuses les plus averties recherchent le rare châle en shahtoosh, si chaud et pourtant si doux et léger qu'il peut passer à travers la plus petite de leurs bagues. Le charme opère toujours.




Commentaires