L'Indienne en Europe : Comment les cotons indiens ont séduit la mode et donné naissance aux Mezzari génois
Dernière mise à jour : 14 sept.
Des débuts exotiques et une révolution du goût
Entre le XVIIe et le XIXe siècle, le coton indien peint ou imprimé, connu en Europe sous le nom d'indienne, a provoqué une profonde transformation du goût et de la mode. Ces tissus, tels que le chintz (du terme indien chint, signifiant bariolé ou tacheté) et les calicots (de Calicut, ville devenue synonyme de tissu imprimé), étaient d'abord jugés trop « ordinaires » et réservés aux couvre-lits ou à l'habillement des classes les moins aisées. Ils devinrent pourtant très vite la tenue des dames de qualité. En 1708, Daniel Defoe écrivit sur ce phénomène, soulignant comment le chintz était passé des planchers aux épaules des gens, des tapis de pied aux jupons.

Les premiers échantillons arrivèrent en Europe à bord de navires qui transportaient principalement des épices. Leur principal attrait résidait dans la brillance et la solidité des couleurs, une qualité que les techniques de teinture européennes de l'époque ne permettaient pas d'atteindre. Le commerce reposait sur le troc : les chefs des villages des îles malaises n'acceptaient pas d'argent, mais des pièces de tissu. Les Européens achetaient donc des étoffes tissées à la main le long des côtes indiennes pour les échanger contre des épices. Des comptoirs hollandais et anglais spécialisés dans les cotons imprimés virent le jour dans des centres importants comme Masulipatam, Madras et Pondichéry. Les tentatives anglaises d'envoyer en Inde des soieries ou des lainages britanniques comme marchandises d'échange échouèrent, faute de demande pour des tissus lourds dans le climat chaud et humide de l'Inde.
Le palampore : un chef-d'œuvre de fusion culturelle
Le produit qui devint le symbole de cette mode exotique fut le palampore, une grande pièce de coton (palangpush en hindi et en persan, signifiant « couvre-lit ») destinée exclusivement à l'exportation.
Le motif décoratif prédominant était l'Arbre de Vie (ou arbre fleuri) : un unique tronc noueux et ondulé s'élevant d'un monticule rocheux, aux branches couvertes d'une multitude de fleurs comme des roses, des œillets et des chrysanthèmes.

La composition du palampore fut le résultat d'une fusion artistique complexe :
Influence orientale : l'apport persan est indéniable, et l'usage de l'arbre comme motif décoratif appartient à la tradition orientale.
Influence occidentale : des études ont révélé le poids de la tradition européenne. Des modèles étaient envoyés de Londres en Inde dès 1669 pour y être copiés. La floraison luxuriante mêlait éléments indiens et espèces occidentales, dans un style qui rappelait les tapisseries flamandes de verdure et millefleurs.
Cette fusion donna naissance à un produit si hybride qu'il paraissait « exotique » aux yeux des Européens comme des Indiens.
Les détails du monde indien et l'adaptation du goût
Malgré la préférence européenne pour les modèles importés, les artisans indiens firent preuve d'une créativité remarquable. Les bordures de certains palampores représentaient, avec une grande fraîcheur narrative, différentes espèces de palmiers (borassus, bananier, cocotier, bétel et dattier) et la faune locale, comme des mangoustes et des cobras.
Le marché imposait cependant ses règles. Quelques voix dissidentes se firent entendre, comme dans une lettre de commande qui affirmait : « Laissez les Indiens travailler selon leur goût, car les résultats sont meilleurs que n'importe quel échantillon que nous pouvons envoyer d'Europe. » Malgré cela, au XVIIIe siècle, les bordures des palampores se modifièrent progressivement, remplaçant les rinceaux ondulants par une guirlande fleurie ponctuée de nœuds d'amour, d'inspiration très française.

Fait intéressant, l'art indien était souvent nié en Europe : Sir Thomas Roe, ambassadeur anglais en Inde en 1615, affirmait que les « raretés indiennes » venaient en réalité de Chine, identifiant l'art oriental au seul art chinois. Cette confusion donna naissance à la chinoiserie, la pratique occidentale consistant à créer des objets à l'imitation des styles orientaux.
L'héritage exotique en Italie : la naissance des mezzari génois
C'est précisément dans cette phase de métissage que s'inscrit le chapitre italien, avec la création des mezzari de Gênes. Ces grandes draperies restèrent l'apanage de l'aristocratie la plus aisée.
Leur inspiration fut sans conteste le palampore indien, les artisans génois du XVIIIe siècle ayant choisi le motif de l'Arbre de Vie comme principale source d'inspiration. Un mezzaro récemment retrouvé, sorti de l'atelier génois de Speich, présente une bordure en guirlande fleurie tout à fait semblable à celle des palampores tardifs.
Les seuls palampores encore in situ en Italie se trouvent à la Villa di Poggio Imperiale, à Florence. Achetés à Bruxelles entre 1769 et 1771 sur ordre de Pierre-Léopold de Habsbourg-Lorraine, ils furent adaptés aux murs de la villa et privés de leurs bordures d'origine.
L'essor des palampores et la naissance des mezzari génois racontent une histoire fascinante de commerce, d'art et d'adaptation culturelle à l'époque moderne.




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